Le turc mécanique ou l’automate joueur

En 1769, l’écrivain et inventeur hongrois Wolfgang von Kempelen (1734-1804) invente « le Turc mécanique » ou l’automate joueur. Un canular qui durera plus de 60 ans.

Cet automate joueur d’échecs assis derrière un meuble d’érable monté sur roulettes et sur lequel est posé un échiquier semble être en mesure de jouer contre un adversaire humain. Paré de soieries et coiffé d’un turban, il est habillé à la mode traditionnelle ottomane.

L’apparition du Turc mécanique

Dévoilé pour la première fois en 1770 à la cour de l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche à Vienne, en plein cœur du siècle des Lumières, la machine possède tous les atouts du Romantisme, tant elle associe le rêve et l’imagination, à un désir profond d’évasion. Son épopée fantastique jusqu’à sa destruction en 1854, inaugure en même temps une nouvelle ère triomphante, celle de la mécanisation.

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Avant le début des parties, l’inventeur dévoile complaisamment aux yeux de l’assistance ébahie l’intérieur du coffre, en ouvrant ses trois portes l’une après l’autre pour révéler une mécanique et des engrenages internes qui s’animent lors de l’activation de l’automate. 

Lorsqu’il joue une pièce, l’automate soulève lentement son bras gauche, et porte sa main sur la case où se trouve cette pièce. La main s’ouvre, et ses doigts s’écartent pour la saisir et la porter à la case où il veut la placer. Si son adversaire hésite à faire un mouvement, l’automate frappe un coup assez fort pour hâter sa décision ; Lorsqu’il donne Echec au Roi, il remue la tête, comme pour avertir son adversaire. À la stupeur générale, l’automate remporte méthodiquement toutes ses parties. On invite à la cour des comités de savants et de magiciens, afin d’expertiser l’engin. En vain, ils ne décèlent aucune supercherie. L’attraction tient du prodige !

À partir de 1781, l’automate et son génial inventeur entreprennent une tournée triomphale des capitales européennes. Ils séjournent en premier lieu à Saint Pétersbourg, où le Turc exécute une exhibition remarquable en la présence du Grand Duc Paul, futur Tsar de Russie.

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Après quoi, l’automate traverse le continent de part en part. En 1783, il se mesure à Paris au meilleur joueur du continent, dont le virtuose français Philidor (1726-1795) où il subit une défaite inattendue, mais l’extraordinaire qualité de son jeu a soulevé bien des questions. Le Turc remporte en suivant un défi de prestige contre Bejamin Franklin, le célèbre savant et homme d’état américain, alors ambassadeur à Paris. L’enthousiasme des foules atteint son paroxysme. En même temps, une peur légitime s’empare des esprits. Est-il concevable qu’une mécanique puisse rivaliser avec certains des cerveaux humains parmi les mieux aboutis ? Véritablement, cette attraction tient du prodige ! À Paris, à Berlin et à Amsterdam, où le Turc est exhibé successivement, nul ne parvient à élucider ce miracle de la Science. Après quoi, le Turc regagne l’Autriche.

La rencontre avec Napoléon Bonaparte

En 1809, il affronte cette fois Napoléon 1er, au château de Schönbrunn, la résidence d’été des souverains d’Autriche-Hongrie. Le valet de chambre de Napoléon Bonaparte nous raconte sa version de l’anecdote entre le stratège militaire le plus accompli d’Europe et le génie mécanique dans les « Mémoires de Constant » :

« Sa Majesté prend une chaise et s’asseyant en face de l’automate, dit en riant: « Allons ! mon camarade ; à nous deux. » L’automate salue et fait signe de la main à l’empereur, comme pour lui dire de commencer. La partie engagée, l’empereur fait deux ou trois coups, et pose exprès une fausse marche du Cavalier. L’automate salue, reprend la pièce et la remet à sa place. Sa Majesté triche une seconde fois ; l’automate salue encore, mais il confisque la pièce. C’est juste, dit Sa Majesté et pour la troisième fois, elle triche. Alors l’automate secoue la tête,

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et, passant la main sur l’échiquier, renverse toutes les pièces du jeu. ». L’empereur se leva en souriant, et partit content d’avoir fait perdre patience même à un automate. Cette scène éclaira tout le monde sur la vraie nature de l’instrument. » Il n’empêche, le secret demeura entier.

Le turc mécanique traverse l’atlantique

En 1825, l’ automate aborde les côtes des Etats-Unis. À New York, Boston et à Philadelphie, où il est exhibé par son nouveau propriétaire, le musicien Bavarois Johann Maelzel (1772-1838), l’engouement suscité est le même.

le joueur d'échecs de Maelzel

À son tour, l’écrivain américain Edgar Poe (1809-1849) expertise minutieusement l’engin. En vain ! Il en tire néanmoins l’un de ses premiers récits extraordinaires, intitulé « Le joueur d’échec de Maelzel » (1836). Edgar Poe ignorait sans doute que le joueur français Mouret, par ailleurs petit-neveu de Philidor, avait vendu deux ans plus tôt le secret de l’Automate à un journal parisien, « le Magasin Pittoresque ».

La ruse, confessa Mouret, était aussi ingénieuse qu’enfantine : « Un joueur de haut niveau (et notamment, Johann Allgaier (1763-1823), l’un des meilleurs joueurs d’Europe à l’époque) se dissimule lors de l’ouverture du coffre dans le corps de l’androïde. Il bascule ensuite à l’intérieur, se positionne à sa convenance, allume une bougie, et reproduit sur un échiquier de poche les parties, chaque pièce de l’échiquier offert à la vision du public étant fortement aimantée, munie de petites bascules de fer qui indiquent aussitôt les coups joués. » Après cette première confession publique, le Turc mécanique fut remisé au rang d’attraction de foire. L’automate sera encore exhibé aux Amériques, à Cuba et un ultime périple en Colombie, jusqu’à la mort de Johann Maelzel, en 1838. Après quoi, le Turc fut acquis par le Musée Chinois de Philadelphie, où il périt par le feu lors du gigantesque incendie qui ravagea la ville, en 1854.

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Ajeeb (l’égyptien) est une imitation fabriquée par l’américain Charles Hooper en 1868.

Le joueur d’échecs est un long métrage de Raymond Bernard sorti en 1927. Le film relate un épisode de la lutte de la pologne contre la russie. Un jeune patriote, Boleslas, dont la tête est mise à prix, est enfermé dans l’automate pour tenter de le faire passer la frontière…

le joueur d'échecs de Raymond Bernard

Pour en savoir plus :

une vidéo du Turc mécanique reconstitué par John Gaughan en cliquant ici sur BBC.